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 Textes divers.

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Thierry
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MessageSujet: Une expérience.   Lun 15 Mar - 20:14

En complément de la discussion sur les risques en montagne, la force de la passion, l'orgueil et l'humilité, les dérives de l'égo, les fourvoiements ...
En voilà un exemple...
C'est bon, on a intégré la leçon... Rolling Eyes Embarassed C'était le moins qu'on puisse faire...
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Thierry
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Lun 15 Mar - 20:15

C’était une belle journée. Des températures caniculaires. La décision commune d’aller descendre un canyon en Chartreuse. On connaissait déjà cette pratique mais avec l’envie cette fois de passer à un niveau supérieur. Deux cascades en plus des désescalades habituelles, des vasques à traverser à la nage, des étroitures remplies d’eau glacée.
Léo, Nathalie et moi.
On a garé la voiture à l’arrivée du canyon, pas question d’utiliser une deuxième voiture comme ça se fait généralement. Incompatible avec notre idée du sport en montagne.
Erreur de direction en cherchant le sentier qui remontait vers le haut du canyon. Quelques moments d’errance avant de le trouver. Juste une sente broussailleuse, rarement utilisée.
« Bon, c’est parti pour la galère habituelle, faut respecter les traditions, » a dit Léo en rigolant…

Une heure et demie de montée à l’ombre des grands arbres. L’arrivée sur le plateau, près d’une auberge. Je suis allé remplir une gourde. Une chaleur étouffante. L’envie de se mettre dans l’eau fraîche…
On a trouvé le chemin qui descendait vers la gorge. Le tintamarre du torrent est remonté jusqu’à nous. J’ai eu un doute à ce moment là. L’intuition que ça n’était pas pour nous, que nos connaissances de cette pratique était insuffisante. Le topo disait qu’il y avait des échappatoires, c’est ce qui me rassurait. Deux cascades obligatoires sur le parcours mais pour le reste, il était toujours possible de contourner les obstacles.
Enfiler les baudriers, mettre les casques, les habits, la petite veste. Pas de combinaisons néoprène. On s’en était toujours passé jusque là…La corde, des sangles, des mousquetons, les descendeurs…

Une gorge assez large au départ, une eau pas trop froide, les pieds se sont vite habitués, j’ai pensé que ça devrait aller quand il serait nécessaire de nager. Pas la première fois qu’on se baignerait dans une eau revigorante…
Des blocs à descendre, le plaisir de l’itinéraire qu’il faut décrypter, les rayons du soleil à travers les feuillages, des lumières magnifiques, la mousse sur les rochers, le roulement de l’eau…
Chercher des appuis solides, rester concentré, deviner les passages praticables, anticiper sur le pas suivant, maintenir l’équilibre, rester prudent, ne pas s’emballer.
On savait faire tout ça.
Quelques passages un peu plus complexes, Léo cavalait en avant et nous guidait. J’ai aidé Nathalie à trouver des appuis sur des blocs monumentaux. Un premier saut dans une vasque, Léo en tête évidemment, puis une autre plus profonde, je me suis lancé, deux mètres de haut, je passe entièrement sous l’eau, je nage trois, quatre mètres pour sortir, l’eau pèse énormément dans mes habits, elle reste prisonnière dans la veste tant que je ne suis pas sorti, un vrai plombage, une ancre, un boulet…
Je n’ai rien pressenti, rien deviné…Première erreur.
Nathalie a descendu un toboggan pour éviter le saut.
Le froid ne nous congelait pas, c’était supportable, ça nous a rassuré pour la suite. On n’a pas fait attention au poids de l’eau dans les habits. Le froid contenait toutes nos craintes et on s’est contenté de ce soulagement pour occulter les autres dangers.

On a descendu comme ça une bonne demi-heure avant d’arriver à la première cascade. Les jeux d’escalade nous avaient donné confiance. On gérait.

Une chaîne sur un bloc. On s’est penché chacun notre tour. Dix mètres quasiment verticaux. Le courant puissant, un flot large, épais. Un vaste bassin de réception, une eau noire, agitée par les remous de la chute d’eau, six ou sept mètres à nager pour atteindre l’autre bord, un couloir étroit où on devinait une deuxième chute.
J’ai installé la corde dans l’anneau et je l’ai lancée. Deux brins de quarante-cinq mètres. J’étais content de voir qu’elle traversait tout le bassin. Je me suis dit qu’elle nous servirait de fil d’Ariane.
« Quand on arrive à l’eau, on traverse le bassin en faisant coulisser le descendeur sur la corde. Bon, allez, ça fout la trouille mais si on réfléchit encore, on ne va pas y aller. »
J’ai installé le descendeur et je suis parti. Léo a pris trois photos au fur et à mesure que je descendais.
Je me suis laissé glisser jusqu’à l’eau, je n’avais pas pied, les parois étaient totalement lisses, un vacarme tonitruant, j’ai tout de suite commencé à nager et j’ai immédiatement senti tout le poids de l’eau dans mes habits, j’avais beaucoup de mal à faire coulisser le descendeur sur la corde trempée et considérablement alourdie, elle s’est emmêlée dams mes jambes, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer et je n’arrivais plus à avancer.
J’ai fait demi-tour. Je me suis suspendu à la force des bras à la corde et j’ai essayé d’enlever le mousqueton qui me reliait au descendeur mais je n’arrivais pas à le retourner et j’avais vissé la goupille de sécurité…Je devais lutter constamment contre le remous généré par la cascade et le contre courant qui m’entraînait sous la chute d’eau. Je n’avais rien prévu de tout ça. Le cœur qui bat la chamade. Je souffle longuement.
J’ai essayé de repartir en sentant que la corde n’était plus entortillée dans mes jambes. Arrivé au milieu du bassin, j’ai pensé que je n’y arriverais pas. L’extrémité de la corde gorgée d’eau avait coulé et comme j’étais toujours fixé au descendeur, elle me tirait vers le fond. J’étais au milieu du bassin quand j’ai bu la tasse. Deux fois.
J’ai voulu continuer en me disant que si je faisais encore demi-tour et que je me suspendais à la corde, je n’aurais plus la force de repartir. Et puis, je ne voulais plus m’approcher de la chute d’eau. Cette force inimaginable, ce poids énorme, ce vacarme terriblement impressionnant…Mais je n’en pouvais plus, le descendeur me bloquait, la corde m’entraînait au fond, j’avais de plus en plus de mal à rester à la surface. Le souffle court…
Et puis cette impression extrêmement forte, pendant quelques secondes, que ça ne serait que mon corps qui allait couler mais que moi je resterais à la surface, que je pourrais continuer à observer tout ça, avec détachement. Je me regardais me débattre mais sans avoir conscience que c’était moi. L’environnement avait disparu. Une espèce de bulle sans image, juste cette sensation inexplicable d’observer un nageur dans une sale situation. Avec une espèce de désintérêt.

J’ai entendu Léo hurler. Je ne comprenais pas ce qu’il disait. Je me suis dit qu’il fallait que je m’en sorte pour m’occuper de lui et de Nathalie. J’ai fait demi-tour en me tirant à la corde. Je me suis tenu d’une main en battant furieusement des jambes pour éviter de me retrouver sous la cascade et j’ai enfin réussi à sortir le descendeur du mousqueton à vis. J’ai tout lâché et j’ai commencé à nager comme un dément vers l’autre bord. Je savais que cette fois j’allais y arriver. J’ai senti un brin de corde entre mes jambes, je l’ai pris.

Je me suis accroché à un morceau de bois coincé entre un gros bloc et la falaise. Le courant était puissant. Il fallait que je m’attache mais j’étais épuisé. Et soulagé aussi. Je suis resté à moitié dans l’eau pendant quelques secondes puis je me suis redressé. Je me suis sanglé à une chaîne. J’ai vu qu’il y en avait une autre un peu plus à droite de la cascade. Elle permettrait de descendre en évitant la chute d’eau.

Réfléchir…

Je ne pouvais pas remonter. J’avais besoin de la corde pour franchir la deuxième cascade. Dix-sept mètres. Un bassin encore plus large mais j’avais l’impression qu’il y avait moins de fond et moins de remous.
J’aurais dû dire à Nathalie de remonter la gorge avec Léo. Ils n’avaient pas besoin de moi. Ils reprenaient le chemin du matin. Je récupérais la corde, je descendais tout seul la deuxième cascade et je les rejoignais en bas.
Mais on ne s’est jamais séparé. Dans aucune situation, aucune épreuve, aucune galère. Ca ne nous est jamais venu à l’esprit. La force du lien nous a piégés…
Nathalie se préparait déjà à descendre…Je l’ai laissée faire…

Je leur ai crié.
« Le problème, c’est le descendeur, il faut mettre une sangle en plus du mousqueton pour que ça soit plus facile de le retirer quand vous arrivez dans l’eau. Une fois que vous êtes libérés de la corde, y’a plus qu’à nager mais les habits sont très lourds, c’est épuisant. Il ne faut pas perdre de force en bas, il faut enlever le descendeur dès que vous êtes dans l’eau. Je vais tenir la corde pour pas qu’elle vous gêne. »

J’ai passé un brin de la corde dans un anneau de la chaîne et je me suis attaché avec une longue cordelette pour avoir la liberté de bouger. Une erreur. J’aurais dû me sangler au plus court…
Je me suis assis sur le bloc au ras de l’eau et j’ai passé la corde dans mon dos pour la tendre. Je voulais la tirer au maximum pour aider Nathalie à me rejoindre et que la corde lui serve de fil conducteur.

Manque de lucidité…

Il ne fallait pas que Nathalie descende.

J’ai tendu la corde pour éviter qu’elle ne parte vers la cascade mais deux mètres avant d’arriver à l’eau, Nathalie a glissé et elle est partie sous la chute d’eau. Elle a quasiment disparu. Juste ses pieds qui se débattaient. La terreur. Le piège. Une brûlure dans mon ventre, des frissons dans tout le corps, la voix figée.
Nathalie.
J’ai tiré pour la sortir. Le poids de l’eau a tellement tendu la corde que je suis tombé du rocher. Je voulais continuer à tendre la corde. Je savais que Nathalie allait se noyer. Mais en tirant sur les brins, je n’arrivais pas à saisir la chaîne où j’étais attaché et à remonter sur le rocher. Je partais en arrière.
Il fallait que je lâche la corde.
L’urgence.
Lâcher Nathalie.
Le temps de remonter.
Pas le choix.
Une horreur.
Elle ne pouvait pas s’en sortir sans moi.
J’entendais Léo qui hurlait.
« Maman, enlève le descendeur, enlève le descendeur ! »
Il regardait sa mère mourir. Un cauchemar.
J’ai lâché du mou sur la corde, j’ai saisi la chaîne et je me suis hissé. Une force démesurée, une énergie irréelle. Je me suis calé. Tenir. J’ai tendu la corde et Nathalie est sortie de la cascade.
Ce visage adoré.
Décomposé. Une terreur indescriptible. Les yeux exorbités, la bouche grande ouverte.
Les hurlements de Léo.
« Maman, enlève le descendeur ! Enlève le descendeur ! »

Tenir, tenir Nathalie en dehors de la cascade. Les pieds qui glissent, aucun appui, me souder à la roche, ne plus tomber à l’eau, tenir, tenir.
Nathalie qui défait son baudrier, la tête en bas. Je n’arrive pas à y croire, elle desserre les sangles, elle va y arriver, elle ne peut pas se libérer du descendeur, trop de poids sur la corde, défaire le baudrier, elle a raison, elle libère une jambe, il ne faut pas qu’elle se retrouve avec un pied coincé.
Garder la corde tendue. Ne pas retomber à l’eau.

Léo.
« Vas-y maman, tu vas y arriver, enlève le ! »
Un cauchemar. Ses parents piégés dans une cascade, il ne peut rien faire.
Ne pas mourir sous ses yeux, ne pas mourir sous ses yeux.
Sauver Nathalie.

Elle tombe à l’eau.
Je hurle.
« Vas-y, nage Nathalie, regarde moi, nage, nage !! »
Oh, ces yeux. Cette terreur.

Je l’attrape, je la serre, elle tremble de tout son corps, elle a le visage blanc comme un cadavre, les lèvres violettes, elle tremble, je n’ai jamais vu quelqu’un trembler avec cette force.
« Tu m’as sauvé la vie, tu m’as sauvé la vie. »
Je prends une longue sangle et je l’enserre pour remplacer le baudrier qui pend toujours sur la corde. Je l’attache à la chaîne. Elle est assurée.
Je la serre, je la frotte, j’essaie de la réchauffer et de la calmer. Elle claque des dents.
« Thierry, il ne faut pas que Léo descende là dedans, il ne faut pas qu’il descende.
-Non, il va remonter au chemin, on va se débrouiller, lève-toi Nat, il faut te mettre à l’autre chaîne, il fait moins froid derrière l’autre bloc et c’est sec. Il faut qu’on bouge, il faut qu’on sorte de là. »
Elle tremble toujours, des pieds à la tête, elle m’aide quand même dans les manœuvres, je sais qu’elle va récupérer. Elle a une force immense, je le sais.
On s’en est toujours sorti. Ensemble.
« Elle est comment cette cascade là ?
-Je pense que c’est mieux. J’ai l’impression que c’est plus calme et en longeant le bord à droite, on s’éloigne de la chute d’eau et des remous. »
Elle tremble moins. Elle fait un signe de main à Léo, le pouce dressé.

Ce qu’il vient de voir. Il est figé. Je devine qu’il est blanc de peur, de terreur, toutes ces images en lui…Je chasse les pensées de nos deux corps coulant dans l’eau noire, sous ses yeux, de Nathalie noyée sous la cascade…L’imagination qui s’emballe. Revenir à l’instant. Sortir de là.

« Léo, on ne veut pas que tu descendes. Tu vas remonter, tu fais super attention, tu retournes à la voiture. On va descendre cette cascade et on remontera dans la forêt pour rattraper un chemin, on ne descend pas la suite du canyon, on va sortir de là et on te rejoint le plus vite possible. Ne t’inquiète pas, ça va aller, cette cascade est moins dure et on ne descend pas du tout sous l’eau. On ne peut pas rester coincé, ça va aller. D’accord ? »
Juste un signe de main, il est tétanisé.
« Remonte la corde pour enlever le baudrier de Nat et fais le descendre sur la corde avec la sac à dos. »
Je récupère le matériel. Et je dis à Léo d’y aller. Un signe de main.

Manque de lucidité…
Il fallait qu’il prenne la clé de la voiture dans le sac à dos avant de nous l’envoyer. Il y avait son téléphone portable dans la voiture, il aurait pu nous appeler.

Il va vivre trois heures de cauchemar supplémentaires. Trois heures qui ne nous quitteront jamais.

« Bon, Nathalie, je mets une sangle pour enlever plus facilement le descendeur une fois que je serai dans l’eau mais si j’arrive à prendre appui quelque part, je l’enlèverai avant d’être dans l’eau et je sauterai. Je tirerai la corde sur la droite mais pas trop fort quand tu descendras pour que tu puisses bien faire coulisser le descendeur et dès que tu touches l’eau tu te libères. Avec la sangle, tu vas y arriver, tu ne seras pas sous la cascade et tu n’auras pas la corde dans les jambes et qui te tire au fond. Ok ?
-Oui, ça va aller. Il faut qu’on se barre d’ici. »

Je descends. Le bas de la paroi est totalement lisse, vertical et couvert de mousse. Aucun appui. Je ne veux pas me retrouver dans l’eau avec le descendeur et la corde dans les jambes. Je me bloque sur le bras gauche, je remonte la corde avec la main droite et je serre les deux brins dans la main du haut pour libérer la tension, mes jambes ne me servent à rien et j’ai tout le poids du corps sur le bras gauche, j’ouvre le mousqueton et je sors le descendeur, je saute en gardant un brin de corde dans la main, je nage comme un fou dans une eau noire qui me terrorise, le remous est beaucoup plus fort que ce que je pensais et le contre courant me ramène une nouvelle fois vers la chute d’eau, j’essaie de suivre la paroi, de m’éloigner et je vois dépasser une branche, devant moi, à deux mètres, je me débats, mes habits sont lourds, j’ai froid, brutalement, la peur aussi sans doute, je saisis la branche, c’est un arbre que je sens sous moi, des branches invisibles s’accrochent à mon baudrier, je n’arrive plus à avancer, les sangles de relais que j’ai passé par-dessus mes épaules s’accrochent dans la branche que je tiens, je m’épuise, il faut que je sorte, j’essaie de trouver sous l’eau la branche qui me bloque, je sens la boucle métallique du baudrier retenue par une fourche, je casse la branche, je me débats de toutes mes forces pour passer par-dessus les amas de branches que j’ai sous moi. Un nouveau piège. Les sangles m’étranglent, je les enlève rageusement, je bats des jambes, je ne trouve aucun appui dans les fouillis de branches qui me griffent, l’impression de devoir nager dans des rouleaux de barbelés.

J’ai lâché la corde.

Je m’en aperçois en arrivant sur la berge. J’ai réussi à passer les obstacles mais j’ai lâché la corde. Les deux brins pendent le long de la falaise, à deux mètres de la cascade. Je suis frigorifié. Je tremble comme Nathalie tout à l’heure, impossible de m’arrêter. La terreur, l’épuisement, le froid.
Il faut que je retourne chercher cette corde, il faut que je la tire pendant que Nathalie descend.
J’ai trop peur de retourner dans l’eau, de repasser par-dessus l’arbre en longeant la falaise et je ne veux pas passer au milieu, là où les remous sont les plus puissants. Je devine sous l’eau noire une vasque sans fond.
Je ne veux pas mourir noyé.
« Nathalie, remonte la corde, et lance moi un brin. »
Elle ne m’entend quasiment pas avec le grondement de l’eau.
Je lui explique avec des gestes.
Elle comprend.
Remonter la corde gorgée d’eau. Je sais l’effort que ça lui demande. C’est épuisant.
Premier lancer, raté, la corde retombe trop loin de moi. Même en avançant dans le bassin, je ne peux pas la saisir. Deuxième tentative. Raté. Même avec un descendeur pour faire du lest, je ne pourrais pas la prendre, le bassin est trop large, j’essaie d’avancer mais je sens aussitôt le poids de l’eau, le froid, les branches invisibles qui s’accrochent à mes jambes… Je tremble sans pouvoir me contrôler.
Nathalie veut descendre, elle veut sortir de là, elle dit que le débit de l’eau a augmenté, un lâcher d’eau en amont ? Elle a mis le sac sur son dos. Je devine sa terreur.
« Non, Nat, je ne veux pas que tu descendes comme ça. Attends, je cherche. »

Pas deux fois la même erreur.

Il faut que je trouve une autre solution. Réfléchir, réfléchir…
« Calme toi, calme-toi, réfléchis. »
J’observe les parois et je vois de l’autre côté de la cascade une pente ravinée, des arbres déracinés, un vague couloir que je pourrais peut-être remonter pour arriver de l’autre côté, à la même hauteur que Nathalie.
Oui, c’est ça, faire une main courante. J’ai la solution, il faut que ça marche.
J’escalade la pente, des pierres qui se décrochent, de la terre, des arbustes, rien de solide, j’arrive sous un gros tronc couché, je passe dessous, je longe la paroi, sur une vire étroite, je m’approche prudemment du vide, trente mètres au-dessus du bassin, rien ne tient vraiment, tout est pourri, j’appelle Nathalie, j’arrive à passer la tête de l’autre côté de l’arête rocheuse qui nous sépare. Six, sept mètres entre nous. La cascade au milieu.
Je lui parle, je la rassure, elle a le visage tendu, désemparé, de l’impatience. Il faut que je la tire de là.
Je lui explique mon idée.
« Tu vas venir par là Nat ? Tu vas me lancer la corde, je vais la fixer et tu fais coulisser les mousquetons, comme dans une via ferrate. T’as juste à franchir la cascade, ça passe par là ?
-Oui, ça va aller. »

Elle remonte de nouveau la corde, le brin rouge, elle me le lance, je m’appuie sur un amas d’arbustes à moitié déracinés, aucune autre prise, j’attrape la corde. A l’autre brin maintenant. Le bleu.
Une erreur.
J’attrape bien le bout mais Nathalie laisse filer tout le paquet au lieu de le laisser venir progressivement. La corde descend dans la cascade en faisant une longue boucle et quand j’essaie de la remonter, elle se coince sous une écaille au milieu de la chute d’eau.
Impossible de la libérer. Je suis obligé de la relâcher en espérant que Nathalie parviendra à la remonter de son côté. Deux minutes, trois, quatre, rien ne bouge. Je me dis que je vais devoir traverser vers elle sur un seul brin pour aller l’aider à tirer. Je cherche un point d’ancrage, il n’y a que le tronc déraciné.
Nathalie continue à tirer par à coups. Elle ne craquera pas. Ni physiquement, ni psychologiquement. Je le sais. Même quand elle sera à bout de forces, elle se battra toujours. Elle doit penser à Léo autant que moi.
« Ca y est, je l’ai eue ! »
Elle remonte le brin bleu. Faire des anneaux, les lancer. Je saisis la corde, elle la laisse venir progressivement cette fois, je recule et je redescends jusqu’à l’arbre, j’attache la corde autour du tronc, je remonte à l’arête.
« Thierry, la corde descend trop fort, il faudrait l’accrocher plus haut si tu peux.
-Ok Nat, je vais voir et je te dis quand c’est bon. »
Je sais bien qu’il n’y a pas d’autres ancrages possibles. Je ne lui dis rien. Je recule pour me caler contre la paroi, je bloque mes pieds dans la terre, je passe la corde dans mon dos, je serre les deux brins. Les mains soudées sur le nylon trempé.
« Nat, vas-y, c’est bon, traverse ! »
-C’est bon ?
-Oui, vas-y, ça tient ! »
Je ne la vois pas. Il faut hurler, la cascade nous sépare et couvre nos voix.
La corde se tend dans mon dos. Je résiste. Il faut qu’elle aille vite. Les cuisses raides. Des à-coups, des pressions, elle doit traverser la cascade, elle ne doit pas avoir de prises, tout son poids sur la corde. Ne pas lâcher.

Nathalie apparaît sur l’arête, elle franchit l’angle, la corde se détend.
« Y’avait que toi pour tenir ?
-Oui, y’a un arbre mais il était trop bas. Allez, c’est bon, on se barre d’ici. Je ne voulais pas que tu descendes encore dans l’eau, c’est une horreur en bas. Y’avait un arbre mort dans l’eau, j’arrivais pas à ma dépêtrer des branches. »

Je ramasse les quatre-vingt-dix mètres de corde. Je fais des anneaux autour de la poitrine. Elle pèse énormément. On redescend prudemment jusqu’au bord du torrent.
Je m’avance jusqu’à un coude et je vois l’eau qui disparaît entre plusieurs blocs énormes. Rien que le bruit de l’eau me terrifie. L’impression qu’il y a une autre cascade plus bas.
« Pas envie de descendre là-dedans, Nat.
-Moi non plus, je préfère remonter la pente avec les arbres, on finira bien par tomber sur un chemin.
-Ok. Il faut qu’on fonce en tout cas. On a passé beaucoup de temps ici et Léo ne sait pas si on s’en est sorti. Il faut trouver un chemin. »

Manque de lucidité.
Encore une fois.

On avait le plan du canyon dans le sac à dos. Si on l’avait relu calmement, on aurait vu que les difficultés principales étaient passées, que l’autre cascade pouvait s’éviter, qu’il y avait des échappatoires plus bas…

On est resté enfermé dans notre terreur. Et l’urgence de retrouver Léo.

Remonter une pente dans la forêt, on savait faire. Ca nous rassurait.
On ne pouvait pas imaginer le piège suivant.

On a commencé en se tirant aux branches, aux arbustes, en prenant appui sur les troncs, en cherchant des pierres enchâssées dans la terre, tout ce qui pouvait nous aider à monter.
A se demander comment des arbres parvenaient à pousser dans une pente aussi raide.
J’ai pris un peu d’avance, je savais que Nathalie n’avait pas besoin de moi pour progresser dans ce genre de terrain. Elle savait très bien le faire. J’essayais de trouver une trace de passage mais je n’y croyais guère, c’était beaucoup trop raide. Peut-être un cervidé, un passage habituel pour descendre boire. On s’en était déjà sorti en suivant de la sorte des passages d’animaux.
Rien.
Et l’impression pesante de monter vers une falaise, je devinais des blancheurs par endroits, à travers les feuillages. De chaque côté, la pente restait toujours aussi raide, aucun indice de sortie possible, aucune échappatoire claire. On montait.
Et puis les premiers rochers sont apparus. J’ai accéléré. Je ne voulais pas être retardé.
Léo.

J’ai cherché un passage, à droite, à gauche, je ne trouvais rien, j’ai fait plusieurs allers-retours en attendant que Nathalie me rejoigne.
Je voulais monter.

« A droite, ça peut passer, en diagonale montante, y’a des espèces de vires rocheuses avec des arbustes. On va faire des longueurs jusqu’à ce qu’on sorte de ce merdier. Tu me prends sur le descendeur. Si on redescend pour trouver un autre passage, ça va nous prendre un temps fou.
-Ok. »

Dix mètres. De la terre, des pierres friables, des ronciers, des arbustes morts, rien de solide, rien de sûr, aucun point d’assurance, vingt mètres, rien de mieux, il faut que je nettoie les prises, que j’enlève la terre, elle coule comme de la farine, je cherche la moindre zone de rocher, juste de quoi assurer le déplacement suivant.
J’essaie de trouver l’itinéraire le moins risqué, ne surtout pas me fourvoyer dans une impasse, des équilibres précaires, les doigts enfoncés dans la terre, sur des racines, des tiges de buissons, les techniques de croisements de pied, tailler des marches dans la terre qui s’effrite, trouver une petite réglette, une écaille, juste de quoi maintenir l’équilibre, avancer de vingt centimètres, viser ce bosquet d’arbustes, faire le relais avant que Nathalie ne soit en bout de corde, encore dix mètres, la sueur qui me brûle les yeux, plus grand-chose sous les doigts, la paroi plus raide, mes yeux qui plongent vers le bas, on doit être cent mètres au-dessus de la rivière, les premiers arbres conséquents sont quarante mètres sous moi, rien pour m’arrêter si je tombe, je vole jusqu’au bout de la corde.

« Putain, mais qu’est-ce qu’on fout là ? Sur quoi je grimpe là ? »

Stopper les pensées, bloquer les inquiétudes, rester concentré sur le physique, les techniques d’escalade, la lecture de la « voie »…
Grimper là-dedans, personne n’en aurait l’idée.

Léo.
Il doit croire qu’on est morts. Un cauchemar. Il faut sortir de là. Le retrouver.

Une guêpe que je dérange et qui me pique à la tempe. Juste au bord de l’œil.
« Putain, faut que ça s’arrête là ! »
La brûlure très forte. Je frotte avec mes doigts pleins de terre. Je salis une lentille de contact.
« Merde, merde, merde. »

Un dernier équilibre, une main crispée sur une touffe d’herbe, deux mètres encore, les yeux rivés sur le bosquet où je pourrai m’assurer, un pied sur une pierre qui bouge, une main enfoncée dans la terre, je creuse sous un arbuste pour dégager une racine solide, un bout de calcaire, tous les muscles tendus, utiliser ce que je sais, rester dans l’instant, étouffer la peur, ne pas penser, laisser mon corps se battre, l’impression que ma volonté seule peut me maintenir sur la pente, une alliée fidèle, je tends la main droite pour saisir un tronc fluet mais terriblement précieux dans cet environnement ruiniforme.
Je m’attache.

« Vas-y Nat, c’est bon, je suis vaché ! »

Elle avance, elle lutte, je l’entends souffler, je tends la corde mais sans trop tirer pour ne pas la déséquilibrer. Elle va vite, elle suit mes traces, retrouve mes prises. Je la vois, elle s’approche, les yeux fixés sur les prises, elle tire, elle pousse sur les jambes, elle s’accroche à tout ce qu’elle trouve.
Aucun signe de faiblesse. Tout à l’heure, elle a failli mourir. Mais elle tient.
On va s’en sortir.

« Mais comment t’es passé là-dedans ? C’est complètement pourri. T’as pas mis un seul point d’assurance !
-Ca a l’air mieux après, j’ai l’impression qu’il y a davantage de rocher. J’espère qu’on va vite sortir de la falaise et retrouver la forêt, on ne doit pas être loin du haut.
-Oui, j’espère. T’imagine Léo.
-Je ne pense qu’à lui. »

Voilà la source de notre énergie.
Léo.
Il nous a quittés avant qu’on ne descende la deuxième cascade. Il ne sait pas ce qu’il s’est passé. Il ne sait pas qu’on est sorti, qu’on remonte.
Il ne sait rien. Et son imagination doit être la pire des ennemies.


Deuxième longueur. Des rochers au début et puis des ronciers de plus en plus nombreux. Je me déchire la peau en les saisissant. Ils sont solides. Vingt mètres. Et puis cet espace vide devant moi, juste de la roche couverte de terre, du sable noir, cet espace vide entre mes jambes, le grondement de la rivière qui s’estompe, le relais où est fixé Nathalie ne tiendra pas si je tombe, rester dans l’instant, étouffer la peur, bloquer les pensées, je ne veux pas m’arrêter, je ne veux pas briser cet élan qui me maintient collé à la pente, je sens gonfler dans mes fibres une énergie fabuleuse, quelque chose que je n’identifie pas, ça n’est pas du courage ou de la folie, c’est autre chose, comme un flux qui monte en moi, qui me remplit, m’électrise, cette impression fugitive, quelques secondes que rien ne peut m’arriver, que quelqu’un veille sur moi et me nourrit…La vie en moi comme une entité que je dois sauver, ça n’est pas pour moi, je ne suis rien qu’un convoyeur, c’est elle que je dois préserver, je sens en moi sa plénitude, ce don d’amour en moi, cette énergie qui s’est constituée en moi, qui a pris forme, je dois la maintenir…

Nathalie crie « bout de corde. »

Je n’ai pas de relais. Aucun ancrage possible, aucun point d’assurance. Impossible de rester suspendu, je dois avancer.

« Nat, détache toi et monte en même temps que moi, corde tendue. »

Pas le choix. Si un de nous deux tombe, on part.
Les yeux rivés sur les « prises »…
Léo, Léo, Léo.
Ne pas tomber. Vas-y Nat, tu peux le faire.
Garder l’équilibre, avancer en souplesse, anticiper, ne pas hésiter, ne pas rester trop longtemps sur un appui, rien ne tient longtemps, se mettre en apesanteur…La volonté comme support. Se poser sur l’énergie comme sur un socle solide. Ancrer les doigts sur la terre et des yeux tout retenir.

Un bosquet enfin. Je m’attache. J’avale la corde. Nathalie m’a toujours suivi. Bon Dieu, quelle énergie. Je me surprends à sourire. Je l’aime. J’ai une confiance totale en elle. On va s’en sortir. On va s’en sortir.
Nathalie me rejoint. Des coulées de sueur sur son visage. On ne s’est même pas arrêté pour enlever nos vestes. En pleine paroi, le soleil nous cuit, pas un souffle d’air.

Sortir de là. Rester dans l’instant. Ne rien faire d’autre que d’avancer. Ne pas penser.

Cette énergie qui n’était pas à moi. Ou bien plus que moi.

Troisième longueur. A l’horizontale, pas moyen de monter, je traverse vers les arbres. On doit être cent cinquante mètres au-dessus de la rivière. J’atteins la forêt. Aucun soulagement. J’ai juste envie de courir jusqu’en haut. Ca n’est pas fini. Nathalie arrive, on enlève la corde, je fais des anneaux autour de la poitrine et on monte droit dans la pente. On crève de soif.

Un mur de ronces, d’arbustes entremêlés, rien, aucun passage, on est au pied d’une barrière végétale d’une densité invraisemblable. Aucune échappatoire.
Le calice jusqu’à la lie.
Je rentre tête baissée dans le mur, envie de tout briser, de tout détruire, de raser cette jungle d’épineux. L’impression que tout ce qui griffe et déchire s’est regroupé ici. La corde et le sac sur mon dos s’accrochent sans cesse, je dois déployer des efforts gigantesques pour gagner un mètre. Nathalie me suit dans le sillage de la tranchée que j’essaie de creuser. On est à quatre pattes, impossible de se redresser, je ne sais pas vers quoi on se dirige, comme si ça n’allait jamais s’arrêter. J’aperçois des bouts de verre, des bouteilles brisées à moitié recouvertes de terre, puis des éclats de tuiles, un grillage, un seau…Il doit y avoir une route au-dessus de nous. C’est le dépotoir du coin. Il faut monter. J’ai des étoiles devant les yeux, le cœur dans la bouche, la gorge en feu, des tremblements dans les bras. Je redescends de deux mètres avec la terre qui s’effondre sous mes pieds. La pente est toujours aussi raide, il faut prendre les ronces à pleines mains pour se hisser. J’essaie de tirer sur mes manches pour protéger ma peau mais ça ne tient pas, j’ai la rage, une haine qui me pousse vers le haut, je veux sortir de ce merdier, je rampe, je casse, j’entends Nathalie qui me suit, elle veut utiliser un bout de bois pour taper sur les ronces mais elle n’a même pas la place pour armer son bras, on est empêtré dans un amas compact, serré, d’une densité invraisemblable, toutes les plantes se sont entremêlées pour résister à la pente et à l’érosion, ce sont les racines qui retiennent le sol, il n’y a même pas de traces animales, rien, aucune sente, rien de vivant ne doit s’aventurer dans ce fouillis, sinon des souris.
« Il faut qu’on sorte de là Nathalie, j’en peux plus. »
Une église qui sonne au-dessus de nous, je devine un mur blanc.
Cinq coups.
« Putain, c’est cinq heures. Léo doit croire qu’on est mort ! »
Je recommence à tout briser, à ramper, je suis à plat ventre, je ne peux pas me redresser, je râle, je m’encourage, la corde doit être déchirée par les ronces, ma veste, le sac, les sangles, tout s’accroche et me retient. J’ai les mains en feu, déchirées, lacérées.
Là, une trouée. Une ouverture, un coin de ciel, un mur, à cinq mètres.
« Nat, y’a une sortie, je vois un mur ! »
Je saisis un tronc, je me laisse tomber sur un buisson de ronces et d’orties, j’écrase tout ce que je peux, j’ai une jambe prise dans un amas de branches, je me mets sur le dos, je me retourne, je rampe, la corde s’accroche, je me débats, je me relève, la sortie, là, juste devant moi.
J’avance à quatre pattes dans un champ. On est juste sous le mur de l’église. Je m’écroule dans l’herbe.
Je suis vidé. Je ferme les yeux. Le cœur qui bat comme un tambour.
J’entends Nathalie qui lutte encore.
Mon bras droit tressaute sans cesse.
Je n’ai plus de salive.

Et ce sourire intérieur qui me saisit.

« Viens Thierry, lève-toi, il faut qu’on trouve une voiture. »
Je me redresse en tremblant et je la suis. Je suis vidé.
Nathalie ne lâche rien.
« Il faut qu’on descende en voiture. Pas question de chercher un chemin.
-Mais t’as vu dans quel état on est ? Personne ne va nous prendre si on fait du stop.
-J’arrête la première voiture qui passe, je ne vais pas faire du stop. »

On trouve un robinet à l’entrée du cimetière. Je suis entrain de boire quand une voiture arrive sur le parking. Nathalie descend immédiatement vers la conductrice. Une moto s’arrête à son tour.
Je bois, je bois, des litres d’eau. Je regarde Nathalie qui explique la situation. Je ne sais pas ce qu’elle dit. Il lui faut deux minutes pour convaincre les deux personnes. Une femme et un homme. Un rendez-vous amoureux peut-être. Je m’approche. Nathalie explique où on a laissé la voiture. L’homme connaît l’endroit. Un quart d’heure de voiture. Ils sont d’accord pour nous descendre. Je suis estomaqué que Nathalie ait réussi à les convaincre aussi vite.
J’ai une crampe dans le bras droit. Des tremblements dans les jambes.
Nathalie doit m’aider pour enlever mon baudrier. J’ai envie de vomir.
On met des couvertures et des vieux tissus pour protéger la banquette de nos habits terreux et on part.

On explique pendant la route ce qu’on a vécu, Léo qui nous attend, qui ne sait pas si on est vivant.
Un car nous ralentit sur la route sinueuse.

« Et en plus, vous ne savez pas si votre garçon a réussi à redescendre tout seul », dit la femme.
On n’y avait même pas pensé…
Un doute effroyable. Et s’il lui était arrivé quelque chose avant qu’il ne rejoigne le chemin. J’essaie de me souvenir des obstacles qu’on avait rencontrés avant d’arriver à la cascade…Non, Léo ne peut pas tomber là-dedans, c’est impossible, pas lui.

On arrive sur le parking, tout au bout d’une piste caillouteuse. On ne voit pas Léo. Un coup au cœur, la peur, terrible, une vague qui me submerge, je descends de la voiture avant qu’elle ne soit arrêtée, je crie.
« Léo !!!
-Regarde Thierry, sa veste est là ! »
Sur le capot. Il est redescendu, il est vivant, il doit nous chercher en bas du torrent ou alors il est descendu au village pour prévenir les secours.
J’appelle encore. On réfléchit.
Je vais descendre en voiture au village. Nat va rester là. Non, je vais d’abord appeler la gendarmerie pour savoir si Léo a déclenché les secours.

« Tiens, le voilà votre garçon ! »
L’homme nous le montre du bras.
On se retourne vers le chemin.

Léo.

On court vers lui, on le prend dans nos bras, on le serre. On reste tous les trois enlacés.
« Mais où vous étiez ?
-On s’est foutu dans une galère, tu ne peux pas imaginer. On ne voulait plus descendre par le torrent.
-Ca fait combien de temps que tu es là ?
-Trois heures. J’avais décidé de casser une vitre et d’appeler les secours. J’étais remonté une dernière fois sur le chemin. Je pensais que vous alliez arriver par là. »
Toutes les explications qui déboulent en désordre.

Nos deux convoyeurs nous laissent. On les remercie chaleureusement.

On prend les gourdes dans le coffre. J’ai des crampes et les mains en feu. Elles sont lacérées. Des chapelets d’épines. J’arrive à peine à enlever mes habits.

Léo s’est assis à l’arrière. Il ne dit rien. On continue à lui expliquer tout ce qui s’est passé.

« On savait que tu devais être mort d’inquiétude. On ne pouvait pas te joindre. On a fait une autre connerie, on aurait dû te laisser la clé de la voiture, on aurait pu s’appeler. On voulait te rejoindre le plus vite possible.
-Mais si vous aviez suivi le torrent, vous seriez descendus beaucoup plus vite.
-Oui, on le sait maintenant mais on ne voulait plus retourner dans l’eau. On ne pensait pas qu’on allait tomber sur une falaise. On s’est laissé piéger. On n’a pas assez réfléchi. On est désolé Léo, su tu savais comme on a pensé à toi, tout le temps, c’était ça le pire. Se dire que tu nous croyais morts. C’est ça qui nous a donné la force d’avancer, tout le temps.
-J’aurais préféré être avec vous.
-Oui, on sait Léo. Mais on ne pouvait pas te faire descendre dans cette cascade alors qu’on avait failli y mourir tous les deux. Ca aurait été complètement dingue. Mais on sait très bien que ce que tu as vécu est encore pire. Toi, tu ne savais rien. Mais on avait fait déjà tellement de conneries, il fallait qu’on te protège Léo.»

S’expliquer, raconter, vider les émotions, les questionnements…Pendant la route, à la maison, pendant le repas…Le lendemain encore…

Et puis ce besoin de tout écrire.
Garder une trace. En tirer les enseignements.
Il faut des combinaisons néoprène, elles permettent de flotter et de ne pas avoir à lutter contre le poids de l’eau. Il faut faire des rappels avec une poignée de spéléo à ouverture automatique. Le descendeur d’escalade est un piège une fois qu’on est dans l’eau. La corde double de quarante-cinq mètres était trop longue et devenait trop lourde une fois gorgée d’eau. Les techniques d’alpinisme ne suffisent pas pour la pratique du canyoning. Mais elles nous ont servi pour franchir la falaise. Sans cette pratique de la montagne, on serait tombé…

Des ressources insoupçonnées. Un autre enseignement. On le savait déjà, on connaissait ce potentiel généré par la situation d’urgence.

Ce mental qui porte ce que je sais faire en montagne, ces connaissances techniques et la maîtrise de mon corps. Sans lui, je serais tombé. Mais il a également montré ses dissonances, les tourments qu’il ne sait pas contrôler. Je ne voulais pas montrer mes doutes au début de la descente, comme si je devais continuer à tenir un rôle. Le piège de l’égo. C’est Nathalie qui avait eu l’idée de ce canyon. Je n’avais pas voulu la décevoir. Ni l’enthousiasme de Léo.
Les imbrications mentalisées. Rester le maître, celui qui sait, celui qui protège alors que je les entraînais vers un désastre…Effrayant. Il faut tout comprendre, tout analyser, tirer les leçons, toutes les leçons, même les plus désagréables…

Et cette énergie, encore là cette fois, cette force en moi qui n’est pas à moi…
La conscience d’une vie bien plus réelle que mon existence.
Ne rien regretter malgré tout. Saisir l’essentiel. La force de l’amour, le bonheur de la vie, ne jamais oublier ce qui vibrait en moi dans la falaise
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Thierry
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Lun 15 Mar - 20:19

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Brumes
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 7:20

Ton récit est passionnant !

Je ne peux pas faire tous les commentaires que je souhaiterais, mais franchement... quand je pense que mes escalades n'ont pas dépassé les 6 mètres (vertige) je ne t'accompagnerai jamais dans un truc pareil !

Tes divers récits me font penser : voilà un gars qui ne pourrait avoir comme métier fonctionnaire, instituteur What a Face mais plutôt les commandos, au GIGN... en baroudeur tous terrains. Déjà dans ton berceau tu devais avoir envie de descendre en rappel ?

Tes élèves ont de la chance, les cours doivent être musclés, car je me doute que tu ne peux appliquer à la lettre ce qui est écrit dans les bouquins ! study
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Brumes
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 7:26

Thierry, je te suggère d'ouvrir une rubrique où tu réunirais tous tes récits.

Ainsi ils seraient retrouvés plus facilement.
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Thierry
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 11:06

Brumes a écrit:
Thierry, je te suggère d'ouvrir une rubrique où tu réunirais tous tes récits.

Ainsi ils seraient retrouvés plus facilement.

Mais je mets ça où Brumes ? Rolling Eyes
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Marie-jo 17
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 11:16

Thierry a écrit:
Brumes a écrit:
Thierry, je te suggère d'ouvrir une rubrique où tu réunirais tous tes récits.

Ainsi ils seraient retrouvés plus facilement.

Mais je mets ça où Brumes ? Rolling Eyes
vas sur acceuil,cherche littérature et culture ,là tu clique sur nouveau Laughing
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Thierry
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 11:39

Brumes a écrit:
Ton récit est passionnant !

Je ne peux pas faire tous les commentaires que je souhaiterais, mais franchement... quand je pense que mes escalades n'ont pas dépassé les 6 mètres (vertige) je ne t'accompagnerai jamais dans un truc pareil !

Tes divers récits me font penser : voilà un gars qui ne pourrait avoir comme métier fonctionnaire, instituteur What a Face mais plutôt les commandos, au GIGN... en baroudeur tous terrains. Déjà dans ton berceau tu devais avoir envie de descendre en rappel ?

Tes élèves ont de la chance, les cours doivent être musclés, car je me doute que tu ne peux appliquer à la lettre ce qui est écrit dans les bouquins ! study

Cet hiver mes élèves ont fait du ski de piste, du ski de fond, de la raquette à neige. Maintenant on commence l'escalade. Au premier trimestre ils ont fait course d'orientation en montagne, VTT, randonnée à pied, tir à l'arc (qu'ils ont fabriqués). Sans parler de l'athlétisme, course d'endurance, piscine, hand ball, et parcours urbain.
On s'éclate quoi Smile
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Brumes
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 12:17

Thierry a écrit:


Cet hiver mes élèves ont fait du ski de piste, du ski de fond, de la raquette à neige. Maintenant on commence l'escalade. Au premier trimestre ils ont fait course d'orientation en montagne, VTT, randonnée à pied, tir à l'arc (qu'ils ont fabriqués). Sans parler de l'athlétisme, course d'endurance, piscine, hand ball, et parcours urbain.
On s'éclate quoi Smile

- Je pense que si l'éducation était vue sous cet angle il y aurait moins de Mazette Boy par la suite !

-- En ce qui concerne TA rubrique, il te faut choisir un titre?

DANS LA RUBRIQUE GENERALE LITTERATURE ET CULTURE /

Récits de Thierry.
.. par exemple ....................... On saurait que sous telle appellation on peut retrouver ce qui te concerne plus personnellement. Randos... ainsi que tes histoires...

Sous des titres différents c'est plus compliqué.

Il y a tellement de sujets que quelques regroupements sont peut-être nécessaires. Il me semble je crois !
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Thierry
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MessageSujet: Textes divers.   Mar 16 Mar - 16:45

Bon, alors, j'ouvre cette rubrique pour mettre à la suite des textes personnels. Je verrai bien à l'usage comment goupiller tout ça. cheers
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Thierry
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 16:47

Brumes, si tu veux et que c'est possible tu peux transférer ce texte dans le post que je viens d'ouvrir dans "littérature". A toi de voir. Wink
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Thierry
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 16:50

Début d'un roman que je viens d'envoyer à quelques éditeurs. Ca serait bien si je pouvais profiter de vos avis en avant première Smile

"Plénitude de l'unité."


1

25 juillet 1995.
RER Paris Nord Saint Rémy les Chevreuse .
Ils sont face à face. Il la regarde. Ses boucles blondes, ce petit sourire énigmatique, elle a mis sa robe à fleurs, elle lui a dit que ça apporterait une note naturelle et colorée au cœur de la ville. Toutes les banquettes du compartiment sont occupées. En pleine heure de pointe, le stress règle l’ambiance. A côté de Blandine s’est assis un vieux monsieur, très digne, costume gris et serviette en cuir élimé posée sur les genoux serrés. Son visage fripé sourit de toutes ses rides. Il lui parle. Jean les regarde sans rien dire. Depuis longtemps, il sait que la beauté étrange de sa compagne favorise les rencontres furtives, les rapprochements humains. Blandine diffuse un parfum d’amour qui envoûte ses proches, intimes ou inconnus. L’humanité dans ce qu’elle a de plus doux brille au fond de ses yeux. A ses côtés, on ne peut qu’aimer les êtres humains. Jean a toujours été fasciné par ce pouvoir étrange, à son sens, presque inquiétant. Cette innocence offerte, ce don de soi, cette proximité immédiate, sans retenue, cette connivence incompréhensible, ce bien-être inexplicable. Le vieux monsieur a certainement oublié la raison de sa présence dans cette rame bruyante. L’essentiel pour lui, à cet instant, reste ce plongeon délicieux dans les yeux verts de Blandine, ce bain apaisant dans les fragrances de ce corps juvénile, l’ineffable bonheur d’éveiller sur ce visage idyllique un sourire charmeur. Blandine s’offre ainsi à toutes occasions. Jean le sait. Elle est ainsi. Et le vieux monsieur n’aurait jamais pu s’asseoir à ses côtés sans entrer aussitôt en communion avec la joie de vivre de Blandine. Son incommensurable joie de vivre.
Station Saint-Michel.
L’effroyable explosion le projette en avant. Il heurte violemment le visage de Blandine et enregistre dans l’interminable seconde le cri aigu de sa terreur, le tonnerre assourdissant, les hurlements, son épaule déchirée par un impact brûlant, son mollet arraché par des lames de feu, le souffle interminable et la blancheur extrême, aveuglante, l’horrible certitude que la mort est là, avec toute sa rage, sa haine profonde de la vie, qu’il ne peut plus rien. Les forces lui manquent, le monde s’écroule, le mal dans son corps est atroce.

Le crissement des roues bloquées sur les rails impose à ce chaos leurs notes suraiguës.
Il est tombé sur le sol. Blandine est allongée devant lui, sur le côté, son visage maculé de sang. Elle a la bouche ouverte. Au coin des lèvres coulent des filaments rougeâtres. Sa chemisette bleu pâle est dévorée par une lèpre carmin qui s’étend à une vitesse épouvantable. Les yeux sont vides. Il ne lui connaît pas ce regard. Il voudrait s’approcher, lui parler, caresser son visage immobile, la ranimer, mais il a l’impression que son esprit a tranché tous les liens qui l’unissaient à son corps. La mémoire est inerte et la volonté muette, étouffées toutes deux par une vague interminable de douleurs, sans aucun reflux, une montée sans fin de cris intérieurs. Ce flot dévastateur, avec la violence d’un meurtrier, s’est emparé de son esprit qui ne sait plus commander le moindre geste.
D’épaisses fumées âcres envahissent la rame. Les cris fusent de toutes parts. Il entrevoit des mouvements de corps, certains rampent, en suppliant qu’on les aide, d’autres se tordent en hurlant. Il entend le crépitement des flammes. Une sirène s’est enclenchée.
Autour de lui, c’est un univers qui s’effondre.
Blandine a un sursaut. Tout son corps se raidit. Elle est parcourue par une onde électrique. Les jambes et les bras tressautent affreusement. La bouche éjecte quelques crachats de sang avec un bruit rauque. Elle s’accroche, il le sent, le fil est tendu à se rompre, elle semble vouloir aspirer la vie comme on prend une bouffée d’air. Mais il devine la mort qui gagne la place. La dernière énergie s’est réfugiée dans le visage tétanisé. Les yeux exorbités, cette peur effroyable. C’est un combat sans pitié. Il voudrait lui parler, lui supplier de tenir, mais le feu dans son corps brûle toutes les paroles, consume les efforts et l’emporte dans un puits de lumières inconnues, un gouffre sans fin, tourbillonnant jusqu’à la nausée. Les douleurs intolérables enserrent son cerveau, des tisons fourragent dans les chairs nues de sa jambe qu’il serre entre ses mains. Sa raison vacille, sa vue se brouille, il sent son cœur qui s’emballe, il va le vomir. C’est intenable, au-delà de l’humain.
Soudainement, les parois du wagon disparaissent, les cris s’estompent, la fumée se disperse, des murs blancs s’approchent et réduisent peu à peu son champ de vision. C’est une bulle insensible qui se forme autour de lui et de Blandine, un placenta lumineux qui les unit.
Ils sont là, tous les deux, ailleurs, loin de la fureur. Une indescriptible sensation de légèreté s’insinue en lui et l’anesthésie. Il ne sent plus rien. Le monde s’est évanoui et avec lui la terreur. Ce qu’il ressent ne lui appartient pas. Il n’en a aucun souvenir, aucune connaissance. C’est au-delà du monde habituel, au-delà de la conscience quotidienne. Il n’a plus de corps et n’a pourtant jamais saisi autant de choses. Il voudrait comprendre et sitôt affirmée, cette volonté révèle toute son ignorance. Ce n’est pas accessible. Il doit se laisser porter.
Un flot de sang jaillit de la bouche de Blandine, comme un ultime vomi, un dernier renvoi de vie, l’abandon de tout devant tant de haine puis son corps se détend doucement, s’affaisse comme une feuille qui tombe. Les prunelles s’éteignent. Les joues se relâchent et laissent s’évaporer le dernier souffle retenu, les dernières fibres de vie. Il voudrait crier mais sa voix l’a quitté. Submergé par l’horreur, il a l’impression que tout ce qui constitue l’humain en lui a disparu. Il ne lui reste qu’une conscience inconnue, jamais rencontrée… A l’intérieur de son corps cimenté par un amalgame de douleurs, les cris d’horreur à jamais s’incrustent dans les veines.
La bulle autour d’eux se referme encore et les étreint. C’est une blancheur amniotique, sans paroi ni rumeur, sans mouvement environnant, ni odeur.
Il n’a pas fermé les yeux. Il en est certain. Il ne voulait pas quitter Blandine. Ils se sont d’eux-mêmes retournés vers l’intérieur. Il n’a pas pu s’y opposer. La lumière qui l’entourait l’a envahi. Il n’a rien pu faire. Il ne contrôle rien. Il n’a plus de corps. Tout a disparu. Il ne sait pas ce qu’il est, ce qui reste de lui. Ni où il est, ni où il va. La vitesse augmente. Rien de visible ne lui permet de l’affirmer mais il le sait. C’est un couloir qui le conduit vers une blancheur toujours plus éclatante. Plus aucune peur. Il essaie encore de comprendre… La lumière l’a entouré, puis elle l’a envahi. Il est devenu lui-même la lumière mais elle continuait de l’environner. Tout l’espace n’était que clarté et il était lui-même cette clarté. Il n’était ni dedans, ni dehors. La lumière n’était ni en lui, ni autour de lui. Ils étaient l’un et l’autre identiques, partout et nulle part, dans un moment sans fin, ni début. Juste une plongée vers la concentration de la lumière.
Il veut retourner les yeux vers l’extérieur et retrouver Blandine mais il sent que c’est impossible, comme un chemin perdu, pour toujours effacé. Une pointe de douleur le transperce. Il ne sait où, ni quoi. Mais il sent cette lance… Dans son âme. C’est la seule explication qui lui reste.
Faire demi-tour. Retrouver son amour. Il ne veut plus de cette lumière. Mais le courant l’emporte. Les parois défilent sans aucun mouvement.
Il plonge.
Et soudain, Blandine est là. Elle est apparue, mystérieusement, à ses côtés. Elle rayonne de toute sa joie, de toute sa douceur. Elle lui sourit. Il essaie de se concentrer sur cette image et s’aperçoit qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien. Pas de corps, pas de visage. Mais il sait pourtant qu’elle est là et qu’elle lui sourit. Il ne comprend pas.
Elle l’a légèrement dépassé dans leurs descentes vers les abîmes de lumière. Elle tourne délicatement les yeux et semble l’inviter à le suivre. Un petit geste infime, plein de douceurs. Ce sourire enfantin qui l’envoûtait et le laissait sans force. Mais la pointe de douleur ne le quitte plus. Elle s’amplifie par instants puis semble s’éteindre. Il ne sait pas s’il s’agit d’une douleur dont il doit se débarrasser ou d’une alerte qu’il doit écouter.
Blandine l’a dépassé. Il a du mal à la suivre. Elle semble accélérer encore. Le puits s’est ouvert, les parois ont disparu. Un univers de lumière qui les accueille. Aucune couleur, juste au-delà des choses connues. Ca n’a pas de fin, ni même de commencement, pas de temps, ni même d’éternité. Rien d’humain. C’est au-delà des mots. Il sait qu’il ne pourrait jamais rien en dire.
Il veut rattraper Blandine mais la pointe de douleur l’en empêche. Il se sent tiré vers l’arrière, en tout cas dans le sens contraire du courant. Blandine s’éloigne. Elle le regarde encore une fois. Elle ne sourit plus.
Son âme est dévorée par une lèpre de feu.
La terreur en lui.
Elle se consume dans la lumière, ses traits fondent, s’estompent dans un écrin flamboyant. Aucune peur, pourtant, n’émane de cet esprit en sursis.
Il sent alors dans son âme les douleurs qui s’amplifient et dans son dos le cordon de sa vie étiré à se rompre. Retenir Blandine. Ils ne doivent plus avancer mais elle ne semble pas s’en apercevoir. Son âme suinte comme une cire mourante et elle se laisse aspirer par le flot de lumière.
Devant eux s’étend une immensité d’âmes liquéfiées. Il le sait, il le comprend sans jamais distinguer autre chose qu’un univers aveuglant. Mais elles sont là. Innombrables, toutes mêlées dans un cloaque éblouissant, fusionnées dans une lumière gélatineuse. Ces âmes tendues vers eux les appellent et Blandine, attirée par ce bain ardent d’où semble monter une plainte tenace, accélère encore. Elle ne le regarde plus. Hypnotisée et consentante, elle avance, l’âme apaisée et désirante, offerte et soumise à ce chant d’amour qui l’invite. Il entend des mélopées répétitives portées par la lumière, des murmures suppliants d’où montent des misères enjolivées. Ces prières envoûtantes habitent chaque particule de cet univers. Les douleurs de son âme s’amplifient.
Il sent le piège.
Il ne veut plus avancer et souffre effroyablement de la distance qui le sépare déjà de Blandine. Elle semble l’avoir oublié. Il refuse de le croire et se jette en avant dans un sursaut d’amour. Il devine que cette mer d’âmes mielleuses n’est qu’un leurre, que ces mélodies susurrées ne contiennent aucun bonheur, que la mort s’y cache, qu’elle use de ce subterfuge pour attirer dans ce néant éblouissant les âmes égarées et fragiles. C’est un ersatz de paradis qui se veut accueillant mais la mort, et elle seule, en est la maîtresse perverse et toute puissante, l’ignoble architecte… Des réponses surgissent et les douleurs l’étreignent.
Il plonge en hurlant dans le sillage de Blandine, en hurlant son amour vivant, son amour joyeux, et son amour de la Terre.
La Terre.
A ce nom tout s’éclaire. Rien, ici, n’est à la Terre. Ce n’est qu’un océan de consciences mortes attachées à saisir toutes celles qui, perdues, se sont lancées sur la route. Une route de lumière aveuglante. Mais lui n’appartient pas aux hommes. Il n’a jamais eu besoin de leur amour. Il veut rattraper Blandine et le lui dire. Et la ramener.
Son âme étirée se déchire. Il ne doit plus s’éloigner ainsi de la Terre. Elle est là-bas, derrière lui. Ici, il n’y a que des êtres morts qui chantent l’amour. Il est écœuré par ce piège ignoble.

Blandine s’est dispersée. Liquéfiée.

Il a suffi qu’elle entre en contact avec cette marée humaine pour se fondre en elle. Il veut plonger dans cette boue de lumière et reconstituer son amour disparu mais il est arrêté à l’orée de l’océan murmurant. Il ne peut plus avancer. Un mur invisible le repousse. Il entend des sons rauques qui vomissent des haines communes. La marée d’âmes le refuse. Elle lui interdit le passage. Il tente de rester sur place mais les forces de vie qui le tirent l’entraînent à contre-courant. Il tend son énergie vers Blandine, là où la masse visqueuse l’a saisie mais plus rien d’elle n’apparaît. Elle n’est qu’une parcelle de cet océan immonde, elle le constitue et s’y perd.

Il sait que c’est fini.

Alors la douleur effroyable, avec une force inimaginable, le propulse à des vitesses jamais envisagées vers son corps meurtri dans la rame déchiquetée.



Un cri effroyable, interminable et désespéré.
Le pompier à ses côtés est saisi de terreur. Il n’a jamais rien entendu d’aussi inhumain. Il essaie de le calmer mais l’homme semble habité par un épouvantable cauchemar. Quelques secondes auparavant, il était totalement inerte, profondément évanoui. Ses blessures ne laissaient aucun doute sur la gravité de son état et voilà qu’il se redresse comme un forcené et hurle avec une invraisemblable violence.
Un deuxième pompier. Il s’affaire avec son collègue autour du jeune homme qui pleure, gémit et murmure un mot qu’ils ne parviennent pas à comprendre. Pour la jeune fille à côté, il n’y a plus rien à faire. Le capitaine du groupe le leur a dit. Deux éclats métalliques sont plantés dans la cage thoracique. C’est fini.
Les autres victimes sont évacuées. Les blessés sont innombrables. Certains sont soignés sur place. Dix minutes après l’explosion les secours étaient là. Ils ont déjà trouvé sept morts. La rame est éventrée. C’était une bombe. Ils le savent. Ca ne peut pas être chose. Ce n’est pas un simple accident. Les blessures sont épouvantables. Le jeune homme qui hurle a la jambe gauche déchiquetée. Sous le genou, rien n’est identifiable. C’est un mélange de chairs brûlées et d’os brisés, de muscles éventrés sur lesquels suintent des giclées de sang écarlate. Ils savent ce qu’ils doivent faire. Ils essaient de raisonner et d’appliquer les consignes. Mais c’est effroyable. Les cris et cette odeur écœurante de peaux fondues, les parois tachées du wagon, les morceaux de corps… Devant eux, contre la paroi éventrée, un bout de bras fume encore. La bombe devait être sous une banquette. Les deux pompiers se concentrent sur les gestes qui sauvent et s’interdisent toutes autres pensées. Un vieux monsieur, étendu sur le plancher, vient de rendre l’âme. Deux collègues le couvrent.
Le jeune homme continue de sangloter. Il ne crie plus mais répète inlassablement le même mot. Un des deux pompiers s’approche et tend l’oreille.
« Blandine, je crois qu’il dit Blandine », annonce-t-il à son collègue. Ils tournent les yeux vers la jeune fille déjà cachée par une couverture. Et se taisent.
Ils placent le jeune homme sur une civière et l’emportent. Sortir de ce tombeau d’acier. Sur le quai, des dizaines de pompiers s’affairent, des médecins interviennent directement sur les blessés les plus atteints, les forces de l’ordre ont quadrillé tout le secteur. Les ventilateurs fonctionnent à plein régime. Il fallait évacuer la fumée de l’explosion et avec elle la puanteur de la mort.
Remonter le jeune homme. Les escaliers. Retrouver la lumière. Des barrières canalisent les curieux. Des policiers crient des ordres. C’est un va et vient permanent de camions de secours, de voitures de police et d’ambulances. Les sirènes hurlent sans cesse et s’éloignent en trombe.
C’est comme une rue en guerre, juste après les combats.



Il a fermé les yeux. Il voudrait tant échapper à ce carcan de douleurs. Il a perdu Blandine. Tout le mal qu’il ressent tient dans ces quelques mots. Le reste n’est qu’un corps qui hurle pour des plaies béantes, des peaux grillées, des membres brisés. Mais ce n’est jamais aussi épouvantable qu’une âme qui souffre. Il le sait, il le redécouvre, là, à l’instant, à chaque seconde qui s’écoule.
Il a perdu Blandine. Elle s’est noyée dans une masse puante d’amour, une boue de prières analgésiques. Il n’a pas su la ramener. Elle est morte.
Et lui, il est là.



Longue absence…
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Marie-jo 17
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 17:29

c'est étrange,j'ai l'impression d'avoir déjà lu cette histoire?????
mais je nesais plus situer où!
est-ce dans les écrits de Brumes,ou ailleurs?
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 17:37

Marie-jo 17 a écrit:
c'est étrange,j'ai l'impression d'avoir déjà lu cette histoire?????
mais je nesais plus situer où!
est-ce dans les écrits de Brumes,ou ailleurs?

Mince, si ça se trouve je l'avais déjà mise en ligne ici...Désolé. Embarassed
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 17:38

Marie-jo 17 a écrit:
c'est étrange,j'ai l'impression d'avoir déjà lu cette histoire?????
mais je nesais plus situer où!
est-ce dans les écrits de Brumes,ou ailleurs?
Mais non, c'est Thierry qui l'avait mise sous un autre sujet. Ici, il y aura l'intégralité de ses textes, c'est pourquoi il l'a remis.
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 17:49

Nelly a écrit:
Marie-jo 17 a écrit:
c'est étrange,j'ai l'impression d'avoir déjà lu cette histoire?????
mais je nesais plus situer où!
est-ce dans les écrits de Brumes,ou ailleurs?
Mais non, c'est Thierry qui l'avait mise sous un autre sujet. Ici, il y aura l'intégralité de ses textes, c'est pourquoi il l'a remis.

Ah ben je ne me souvenais même pas que je l'avais déjà mis, quel nigaud.
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 18:17

Le plus gros pavé que j'ai écrit. Un road movie :sexe, meurtre, drogue, les enfants, la nature, la philosophie et l'amour.

De la haine à la plénitude.

"Une étrange lumière"

Ecraser les pédales, pousser la machine dans ses derniers retranchements, jusqu’à l’extase de l’épuisement, appuyer toujours plus fort, sans répit, vider la nausée des jours, s’étourdir et ne plus penser, s’enfuir.
Il longeait la côte au milieu de la lande. Un sentier étroit qui dominait des falaises. Le vent charriait des nuées salées. Le ronronnement des vagues diffusait dans l’air une symphonie exaltée. La vitesse ajoutait à ce chant épique un souffle rageur. Quelquefois des descentes escarpées débouchaient sur une plage, des criques serties dans des écrins de rochers. L’océan agité se dentelait d’écume, des flocons duveteux arrachés par les vents du large.
Ecraser les pédales. La bave aux lèvres, les battements cardiaques comme des percussions déchaînées, un tempo assourdissant, le courant de son sang, l’énergie arrachée des enceintes musculaires, tout le corps en action, les yeux exorbités sur les pièges du chemin, l’équilibre maintenu sur le fil du rasoir, cette impression de voler, cette force magnifiée, la vie comme un rêve, s’extraire de la fange, briser le flux continu des pensées, entrer dans l’absence, plonger en soi comme dans un gouffre lumineux.
Un raidillon escarpé, des cailloux, une ornière, les doigts crochetés sur le guidon, deviner l’itinéraire, écraser les pédales, ne rien lâcher, maintenir la tension, calciner les forces, exploiter les résidus, cracher les cendres dans des flots de sueur, descendre encore, descendre encore dans les profondeurs des fibres, explorer les filons dans les moindres recoins, arracher l’énergie, parcourir les galeries, ne rien oublier, ne rien oublier, écraser les pédales.

Il passa le haut de la bosse.
A cent mètres, devant lui, un tracteur. Une remorque. Une silhouette dressée.
Une cassure dans l’absence.
Garder la vitesse.
Il s’approcha.
Un homme. Il tenait une pelle. Des gravats qui volaient.
Mauvaise intuition. La colère qui montait. Il devinait déjà.
Il ralentit. Calmer son souffle, récupérer un peu. Il connaissait la suite.
L’homme l’entendit, il tourna la tête et reprit sa tâche. Un sac de toile qu’il vidait. Des déchets épars. Des plastiques que le vent emportait.
La remorque dominait le vide. Un chemin venant de la route conduisait à la falaise.

Dérapage. Il avala sa salive.
Un regard sur le chargement. Des briquettes rouges en miettes, du placoplâtre, polystyrène, plastique, fils électriques, tuyaux…Un artisan. Bleu de travail, une carrure de poids lourd.
Le dégoût.

« Bonjour, pourquoi vous balancez tout ça ici ? »
La colère dans la voix. Impossible de se retenir.
Un regard interrogateur du bonhomme. Plein de mépris. La remorque comme le piédestal de sa connerie. Il se redressa, prit appui sur le manche de la pelle.
« Eh, oh, t’es qui toi ? T’es pas d’ici alors t’as rien à dire. Je travaille moi. »
La honte d’être surpris. Des yeux mauvais. Le teint rougeaud. La moustache en bataille. La casquette vissée comme une appartenance, un signe de reconnaissance.
« Putain, mais c’est dégueulasse.
- A la première tempête, y’aura plus rien alors tu m’emmerdes pas. »
Un con. Un de plus. Il en a tellement vu.
Le dégoût.
« Ca va juste partir un peu plus loin, ça sera éparpillé mais ça ne disparaîtra pas. Y’en a partout des saloperies du même genre.
- Putain, mais fous-moi la paix. Je paie mes impôts ici alors je fais ce que je veux. »
La pelle qui reprenait sa tâche. Indifférence totale.

« J’en ai marre de tous ces cons dans votre genre qui salopent la nature, j’en ai marre que vous vous croyiez tout permis. Et si j’allais vous dénoncer aux flics du coin ?»
Les jambes tremblotantes, les mains moites, l’envie de frapper. De le jeter dans le vide, qu’il s’écrase au milieu de sa merde. Que la haine nourrisse ses forces, qu’elle soit son arme.
La pelle qui s’arrête. Le visage qui se tourne.
« Et si je te foutais ma pelle dans la gueule ? Ca te dirait ça ? Allez, casse-toi et laisse-moi bosser, j’ai pas que ça à foutre.
- Comment vous vous appelez ?
- Mais t’es vraiment con toi hein ? T’as pas compris ce que j’ai dit !! Casse-toi !! Mon beau-frère, il est chez les flics, t’imagine même pas comment il va te recevoir !! »
Un éclat de rire. Son pus cérébral jeté à la figure.

Il ne pouvait rien. Le dégoût.
Il contourna la remorque.
Nouvelle pelletée.
Une arme à feu. Lui exploser le crâne. Regarder gicler en l’air la viande putride de ce cerveau infâme.
« Sale con. »
Ecraser les pédales.
« Casse-toi, pauvre pédé !! »
L’insulte suprême. Il l’a tellement entendue. A croire que seuls les pédés sont capables de respecter la nature.


Lundi 3 septembre 1979, assis sur la dernière marche de l’escalier menant à la classe. Il regardait les enfants entrer dans la cour de l’école.
Un nœud au ventre. Ne pas rater le premier contact.
Une fille, la plus grande du groupe, tenait la main d’une adorable boule blonde, engoncée dans une salopette en jean, les cheveux en bataille, des joues de hamster.
Trois garçons. Le plus solide par son air décidé semblait rassurer ses compagnons légèrement en retrait.
Un petit bonhomme en short tirait d’un air pressé une fille aux longs cheveux qui n’osait lever les yeux. Ils s’arrêtèrent à quelques mètres de lui.
« Bonjour, je m’appelle Pierre. J’avais hâte de vous rencontrer. On va s’asseoir ? » proposa-t-il en désignant le tapis d’herbe qui bordait le mur de l’école.
Il les devança pour les décider à bouger et s’assit. Face à lui, les enfants l’imitèrent.
« Avec ce soleil, on sera mieux dehors pour faire connaissance. Toi, comment t’appelles-tu ? demanda-t-il au plus grand des garçons.
- Rémi Le Renard, répondit une voix ferme. Lui c’est Fabrice, c’est mon petit frère. »
Un sourire timide confirma.
Il s’amusa du visage rieur et rusé de Rémi. Son nom de famille lui convenait à merveille !
« Moi, je m’appelle Léo, continua gaiement le petit garçon brun qui semblait chargé d’une quantité d’énergie inépuisable.
- Moi, ch’est Morgane, coupa la blondinette frisée dont la voix menue mais déterminée laissait entendre quelques imperfections.
- C’est ma petite sœur monsieur, moi je m’appelle Marine. »
Cette voix si calme et si mesurée. La délicatesse du sourire, l’éclat des yeux et la douceur presque étrange du visage. Un instant suspendu.
« Elle, c’est Isabelle, lança Léo en désignant les yeux baissés d’un visage angélique. C’est moi que je m’en occupe parce qu’elle est timide, expliqua-t-il avec sérieux.
- Olivier, annonça fortement le dernier garçon.
- Bien, mais je croyais que vous étiez huit. Il manque quelqu’un ?
- Oui c’est David. C’est mon frère. Il est caché, il a peur, répondit Olivier en cherchant du regard. Ah, il est là-bas ! »
Derrière la haie de sapins apparut quelques instants un visage inquiet qui se cacha sitôt qu’on le désigna.
« Tu peux aller le chercher Olivier, s’il te plaît. Il vaut mieux que ce soit toi. »

Le maire du village l’avait prévenu que les parents ne seraient pas là le jour de la rentrée. Ici les enfants se débrouillaient. Les travaux quotidiens à la ferme passaient avant tout le reste. Avec les élèves angoissés, il fallait improviser.

Olivier réapparut en traînant David. La tête apeurée disait « non. »
« Allez, mets-toi là », ordonna Olivier.
L’enfant s’installa sans relever la tête.
« Bonjour David, je m’appelle Pierre. Je voulais juste qu’on fasse connaissance. Maintenant, tu peux retourner te cacher si tu veux. »
Tous les regards se posèrent sur le visage buté qui s’enfonça encore dans les épaules. Cette permission inattendue cloua l’enfant au sol.
« C’est ma première année comme instituteur, enchaîna-t-il, immédiatement, et je suis très content que ce soit avec vous. L’année dernière, je travaillais avec des adolescents qui avaient entre quatorze et dix-huit ans et j’ai eu envie de m’occuper d’enfants plus jeunes. Comme en plus j’adore la campagne, je suis vraiment très heureux d’être arrivé ici. J’aime beaucoup la tranquillité de votre village. Bon, on va voir la classe ? »
Ils le suivirent en se jetant des regards interrogateurs.
Ils ne reconnurent pas la vieille salle terne et humide, les tables labourées par le temps, les plaques de peinture qui tombaient du plafond, les immenses fenêtres soudées par les années.
Ils plongèrent en un instant dans un lieu inconnu. Les montants des fenêtres et les cadres des petits carreaux éclataient de rouge, de jaune, de vert, d’orange. Les tables semblaient refléter le ciel. Aussi bleues que lui, elles possédaient chacune une étoile multicolore. Sur un des murs, un arbre peint déployait ses branches jusqu’au plafond. Emerveillement. Fabrice et Isabelle s’approchèrent de l’arbre. Ils le touchèrent du bout des doigts. L’écorce était si nette qu’elle aurait pu être rugueuse. Morgane caressait la joue de l’enfant dont le visage dessiné sur le plan vertical du bureau de Pierre regardait les tables disposées en demi-lune.
« Comment qui ch’appelle ? demanda-t-elle.
- Il t’attendait pour que tu lui donnes un nom. »
Une intense concentration plissa les yeux de l’enfant. Un doigt se planta dans la bouche.
- Kiki ! lança-t-elle soudain, en trépignant, Kiki ! !
- Bon, d’accord Morgane, c’est toi qui décides. »
Guillerette, elle posa un gros baiser sur la bouche de l’enfant.
David, toujours silencieux, passait l’index sur un des bancs à deux places fixés aux tables par de gros tubes d’acier.
« Ne t’inquiète pas David, la peinture est sèche, tu ne resteras pas collé dessus. »
Dans la joie générale, le garçon esquissa un sourire.
« J’ai laissé beaucoup de choses à peindre encore. Je vous attendais pour qu’on le fasse ensemble. Comme ça, vous déciderez des couleurs. Bon, je ne sais pas ce que vous en pensez mais moi je n’ai pas envie de rester en classe. Il fait trop beau. En me promenant dans les bois, derrière l’école, j’ai trouvé une mare très jolie. Vous la connaissez sûrement.
- Oui, c’est « la mare aux perdus » répondit Rémi d’une voix ferme. C’est dangereux parce que le fond tient pas, c’est comme des sables mouvants. Nous, on n’a pas le droit de jouer par là-bas.
- Si on y va ensemble ça sera pas dangereux. On fera bien attention. D’accord ? »
Du coin de l’œil, chacun regarda son voisin, s’étonnant de ce curieux maître qui s’inquiétait de leurs envies.
« Oui, allez, on y va ! annonça joyeusement Léo.
- Bon, alors pour ne pas faire de bêtises, on va se mettre par deux. Chacun de vous sera responsable de son ou sa camarade. Alors Morgane, tu t’occupes de Marine. C’est toi qui la surveilles.
- Voui, répondit Morgane en prenant la main de sa grande sœur avec un regard menaçant.
- Léo, tu t’occupes d’Isabelle. Et tu restes bien avec elle. Il ne doit rien lui arriver.
- Oui, d’accord », dit le garçon, fier de cette preuve de confiance.
La sécurité des deux plus petits était assurée. En se sentant surveillés, ils auraient trouvé leur bonheur à courir dans tous les sens. Cette mission noyait dans l’œuf l’esprit de contradiction et le jeu de la désobéissance.
Il continua la distribution des rôles.
« Fabrice, tu restes avec Rémi et David avec Olivier. Et bien sûr, tout le monde reste avec moi. »

Une respiration moins hachée. Apaisement des sourires. L’impression d’une rencontre réussie. Une bouffée de bonheur revigorante.
Ils sortirent de la classe, longèrent la façade au crépi écaillé. Sur toute la surface de la cour, des touffes d’herbe perçaient le goudron.
Ils traversèrent un champ et s’arrêtèrent à quelques mètres des arbres. Cette proximité de la forêt l’avait enthousiasmé dès sa première visite en juin, lorsqu’il avait reçu sa nomination. Il n’avait rien oublié de ce jour étrange.




C’était un mercredi. La nationale Loudéac Rennes était déjà loin. En pleine campagne, il avait suivi une esquisse de route pendant sept kilomètres. En certains endroits, il était difficile de croiser un autre véhicule. Enfin un panneau indicateur, couvert de mousses verdâtres, avait annoncé le village : Coëtlogon.
A l’entrée, une maison au ciment gris regroupait à elle seule l’épicerie, le tabac journaux, le bar et le dépôt de pain. Un minuscule bureau de poste jouxtait la bâtisse. Sur la porte en bois, un panneau annonçait les jours d’ouverture. Lundi matin et jeudi après-midi. En face, un parterre de gravillons et une petite surface herbeuse encadraient une église tristement banale. Quelques maisons, toutes aussi vieilles et décrépies, complétaient le décor. Une cabine téléphonique offrait la touche d’anachronisme.
Un dernier bâtiment, bloc rectangulaire sans aucun charme, aux fenêtres hautes et étroites, s’était découvert derrière une imposante haie de thuyas. Puis, de façon inattendue, la route s’était échouée sur un chemin en terre, conduisant au havre paisible d’un troupeau de vaches.
Demi-tour. La mairie occupait la grande bâtisse. Le bâtiment accueillait également l’école mais personne n’avait jugé utile de l’indiquer de quelque façon.
Il avait rencontré le maire du village, brave homme, bourru à souhait, qui s’était montré peu attristé par la disparition de l’école à la fin de l’année.
« Ca ne vous fait pas peur de vous retrouver dans un coin aussi perdu ? lui avait-il demandé avec un accent inimitable.
- Pour mon premier poste, je ne pouvais rêver plus beau cadeau qu’une classe unique. Et les coins perdus c’est ce que je préfère. »


A l’orée de la forêt, dans les courants d’air légers, voyageaient des parfums d’herbes grasses et d’écorces gorgées de sève. Un vol d’insectes tourbillonnait entre l’ombre et la lumière. Il le désigna aux enfants.
« Regardez, on dirait qu’ils n’arrivent pas à choisir entre la chaleur du champ et la fraîcheur du feuillage. »
Silence. Etonnement, Incompréhension
Ils traversèrent le maelström affolé des insectes et pénétrèrent dans la forêt. Il regroupa les enfants autour de lui. Ils avancèrent doucement, zigzagant entre les arbres, s’arrêtant lorsqu’il parlait d’une plante, du chant d’un oiseau invisible, du parfum d’une écorce ou des milliers d’insectes crapahutant sur les mousses.
La mare, calme étendue d’un vert sombre, parsemée de nénuphars, attirait des myriades d’insectes qui volaient au ras de l’onde. Quelques rayons de soleil perçaient l’enchevêtrement des arbres et s’abattaient rectilignes sur l’eau impassible. Chacune de ces rayures éclatantes protégeait des flopées de moustiques et de moucherons survolant des lentilles d’eau échevelées, des couronnes de sagittaires élancées comme des flèches, des massettes dressant leurs épis compacts, des potamots flottant paisiblement. Un ruisseau clair et fredonnant s’épanchait librement sur les fonds en dessinant une faible dérive que de nombreux insectes appréciaient. Les gerris aux corps fuselés et aux pattes grêles foisonnaient. Ils glissaient sur l’eau en la ridant à peine comme un patineur sur un miroir de glace. Rémi aperçut un dytique qu’il crut noyé.
« Il a la tête en bas. On dirait qu’il est mort. »
Le battement effréné des pattes cillées entraîna rapidement l’animal vers le fond de la mare. Rémi s’en amusa et voulut tout connaître de cet étrange plongeur.
Pendant plus d’une heure, ils scrutèrent d’autres apparitions. Olivier, Rémi et Marine, curieux et intéressés, posèrent de nombreuses questions et ne manquèrent aucune réponse. Fabrice et Isabelle écoutèrent attentivement et murmurèrent de temps en temps leurs observations sans oser prendre la parole.
Morgane et Léo s’amusèrent surtout des ondes formées par leurs bâtons dans l’eau. La fillette sursautait chaque fois qu’un gerris énervé s’en prenait à la pointe de son épée, puis sous les moqueries de Léo, elle replongeait courageusement son arme et pour se venger de cet affront sermonnait le garçon qui oubliait sa mission de surveillance.

Devant l’excitation grimpante, il décida du retour. David n’avait toujours rien dit. Il ne cherchait même pas à jouer et semblait ne pas écouter.
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 18:47

Thierry a écrit :
Citation :
C’était une belle journée. Des températures caniculaires. La décision commune d’aller descendre un canyon en Chartreuse.

Pour une belle journée ce fut une sacrée journée !!! que de courage pour tous les trois. Heureusement qui finit bien, et Léo, un garçon bien courageux. Tu racontes de plus très bien.
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mar 16 Mar - 19:04

renal a écrit:
Thierry a écrit :
Citation :
C’était une belle journée. Des températures caniculaires. La décision commune d’aller descendre un canyon en Chartreuse.

Pour une belle journée ce fut une sacrée journée !!! que de courage pour tous les trois. Heureusement qui finit bien, et Léo, un garçon bien courageux. Tu racontes de plus très bien.

Ca nous a longtemps travaillé ce que Léo avait vécu, ressenti...On lui en a parlé, tant qu'il avait envie de se confier. Chose étrange, ce qu'il retient, c'est l'énergie, la force, la détermination, ne jamais lâcher...Il ne nous en veut absolument pas. Il sait qu'on a fait une connerie en se balançant là-dedans. Mais ce qu'il nous a dit surtout, c'est que la pire connerie, ça aurait été de ne pas nous en sortir...J'en ai pleuré.
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Mer 17 Mar - 10:32

Thierry a écrit:
renal a écrit:
Thierry a écrit :
Citation :
C’était une belle journée. Des températures caniculaires. La décision commune d’aller descendre un canyon en Chartreuse.
Pour une belle journée ce fut une sacrée journée !!! que de courage pour tous les trois. Heureusement qui finit bien, et Léo, un garçon bien courageux. Tu racontes de plus très bien.
Ca nous a longtemps travaillé ce que Léo avait vécu, ressenti...On lui en a parlé, tant qu'il avait envie de se confier. Chose étrange, ce qu'il retient, c'est l'énergie, la force, la détermination, ne jamais lâcher...Il ne nous en veut absolument pas.
Sur le moment, il avait une forme de rage, sans doute guidée par la peur de ne plus vous revoir et c'est super d'avoir pu en discuter ainsi avec lui. Je comprends qu'avec le recul, il se souvienne surtout de l'énergie et de la détermination. Il en est fier. Le reste n'était pas volontaire, il peut l'occulter. Je trouve ça sain et normal.

Thierry a écrit:
Il sait qu'on a fait une connerie en se balançant là-dedans. Mais ce qu'il nous a dit surtout, c'est que la pire connerie, ça aurait été de ne pas nous en sortir...J'en ai pleuré.
Logique implacable : que signifient trois heures comparées à deux vies ?
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MessageSujet: Re: Textes divers.   Dim 21 Mar - 12:04

Extrait : "Une étrange lumière."


« Si notre conscience a la possibilité de grandir à l’intérieur de notre espace clos, c’est sans doute que nous ne l’avions pas développée auparavant et qu’il reste de la place. Mais se pourrait-il aussi que cette conscience soit extérieure à nous-mêmes, comme une conscience commune dans l’univers et qu’il s’agisse simplement de la saisir pour l’inviter à occuper notre espace intérieur ? La plupart des hommes vivrait sans conscience, ce qui pourrait expliquer aussi les déviances de l’humanité. A la place de cette conscience universelle jamais rappelée, l’esprit s’emplirait de valeurs intrinsèquement humaines, totalement détachées de la source commune. Et ces valeurs, nombreuses et variées, incessamment renforcées pour le maintien du mensonge, donneraient l’impression à l’humanité entière qu’elle est sur la bonne voie… La manipulation de la masse par la masse elle-même nous a entraînés sur une fausse route. Nous ne sommes pas sur la voie de l’univers. Nous ne sommes plus en expansion avec lui. Nous sommes perdus. »




Ce qui est en nous, cette conscience auto-réfléchie, n'est sans doute qu'une étape. Et par l'admiration que nous lui portons elle agit comme une cellule, un carcan. L'humanité a scellé son âme dans le piédestal hautain de cette conscience adorée. Nous n'étions que sur le chemin et nous avons cru l'ouvrage achevé.

Cette conscience, de par l'aura que nous lui avons tressée, nous a aveuglés. Comme si le projecteur de notre intérêt et de notre fascination s'était retourné vers nous et nous avait figés comme une bête saisie par une lumière soudaine.


Pour quitter ce carcan, pour retrouver l'apaisement de l'obscurité et l'humilité du cheminement, le pas appliqué et aimant du marcheur, il nous faut abandonner l'amour égotique et plonger dans les noirceurs de l'inconscient primaire, celui qui nous unit à la Terre, à la Vie, à la Source. Nulle crainte à avoir, ce ne sont pas des noirceurs voraces. Juste une Conscience tournée vers la Vie et non plus vers notre Moi. Il faut juste poser un capuchon sur notre conscience d'homo sapiens, comme un étouffoir sur une torche.

Je ne crois pas en la philosophie dès lors qu'elle est privée de sa dimension spirituelle. Elle n'est qu'au service de l'égo tout puissant, à l'intellectualisation de la conscience.

Je ne crois pas en la religion car elle est au service de l'aveuglement. Elle a toujours détourné les hommes de la Vie,de la Terre, de la Source. Elle agit pour les hommes au nom d'un Dieu. Elle n'agit pas pour la Vie.

La spiritualité n'est pas la religion.

La spiritualité n'a pas de chemin écrit, aucun sillon à suivre, aucun Maître à adorer, aucun Dieu à vénérer.


La Conscience au-delà de la conscience.

Lorsque l'unité sera faite, lorsque les liens seront établis, lorsque l'osmose sera constante, pas uniquement quelques flashs inattendus, pas simplement ces bouleversements qui nous submergent devant un coucher de soleil, les grands navires de pluie, la mélodie des houles dans la cime des arbres, le sourire d'un enfant, ses petits doigts qui viennent saisir notre main pour l'aider à monter sur un rocher, son rire cristallin devant la danse des vagues, le vol blanc d'un oiseau pélagique sur le fond bleu de l'Océan, tous ces instants d'amour qui ruissellent et pleurent en nous des torrents de bonheur.

la Conscience de l'Amour. Au-delà de notre enveloppe.


Il nous faut sortir de nous-mêmes.



"Une étrange lumière."


Quand il déboucha au sommet des dunes, il fut saisi par la beauté du paysage. Il s’arrêta.
« Bonjour », dit-il à la mer.
Il en était persuadé désormais, elle était vivante comme lui, comme le soleil, comme les nuages, les oiseaux, les arbres, les poissons cachés. Tout rayonnait d’une lumière commune. Il fallait simplement trouver l’osmose, la synergie, la résonance universelle. Comme le bouton d’une radio qu’il suffisait de tourner pour trouver les ondes. Il avait toujours aimé cette image, il la comprenait encore mieux. Il inspira une grande bouffée d’air iodé et essaya de visualiser les particules gazeuses dans son être, l’excitation de ses propres cellules au contact de cette vie puissante. En découvrant le large, il constata que la mer n’avait pas d’ombre. C’était l’être vivant le plus grand et il n’avait pas d’ombre. Il n’y avait jamais pensé car il ne l’avait jamais perçue comme un être vivant. Il n’avait toujours vu qu’une immensité agitée ou calme, posée devant les hommes. Parfois, il lui avait bien attribué des caractéristiques humaines, pour s’amuser, marquer de son empreinte un espace naturel, mais il ne l’avait jamais ressentie réellement comme un être à part entière. Il comprenait maintenant combien sa vision avait été réductrice. Elle était, sur cette planète, l’être vivant possédant la plus grande énergie lumineuse. Voilà pourquoi des foules considérables se ruaient sur son corps, au bord de sa peau bleue et attirante. Tous, ils cherchaient à ressentir cette lumière. Mais ils ne le savaient pas. Il aurait fallu y penser, accepter l’idée, s’y plonger réellement. Ca ne faisait pas partie de ce monde agité, c’était trop d’efforts, et simultanément trop d’humilité et d’écoute de soi. Chacun se chargeait de la lumière intérieure de la mer, du soleil, du vent, des parfums, des oiseaux blancs du large, pensant simplement à être bronzé, reposé, amusé. Mais pas illuminé…Et pourtant, elle continuait à diffuser sa lumière sans rien attendre en retour. Devant elle, personne ne pouvait réellement se sentir seul ou abandonné. Dans les moments de solitude humaine, il restait toujours cette possibilité de rencontrer un être planétaire. Cet individu assis, seul, sur une plage ou un rocher n’était pas réellement seul. S’il acceptait d’écouter la lumière qui rayonne en lui, s’il s’abandonnait et laissait s’établir le lien, le lien unique, immense, le lien avec la mer, avec l’univers, comment aurait-il pu se sentir seul ! C’était impossible. Il fallait le dire aux hommes, aux enfants d’abord. Oui, d’abord aux enfants. Ils écouteraient immédiatement car ils le savaient déjà mais n’osaient pas le dire. Les adultes sont si réducteurs, si raisonnables…Si coupables aussi. Non… Pas de condamnation…Il fallait développer le bien, ne pas les juger mais les aider. Il étouffa sa colère dans les caresses du soleil sur sa peau frissonnante. Il descendit sur la plage, s’éloigna de la zone d’accès et se déshabilla. Alors il sentit pleinement le contact.
Il marcha sur le sable mouillé. C’était incroyable cette surface d’échange, incessamment excitée, ces caresses entre l’eau et la terre, ce contact permanent…Contact… Il sentit soudainement l’importance de ce mot. Il chercha si la terre en possédait un autre plus vaste encore et pensa à l’atmosphère. La planète et son atmosphère. C’était comme cette vague sur cette plage. L’atmosphère se couchait sur le corps de la Terre l’enlaçant totalement, la caressant, la protégeant. Et cette atmosphère, elle-même, baignait dans un environnement plus vaste. Il pensa que nous étions tous protégés par plus grand que nous. Et tous reliés par cette lumière commune, que la plupart des scientifiques, trop présomptueux, trop limités par leurs connaissances, ne parviendraient jamais ni à identifier, ni à situer, ni même à comprendre. L’humilité restait le fondement de l’amour.
Il marcha sur le sable mouillé comme sur un lit défait, le point de rencontre de deux amants suprêmes. Chaque vague étirait son grand corps vers la plage lascive, étendait des nappes mouvantes, écumeuses et pétillantes comme autant de langues curieuses et il sentait émaner du sable mouillé des parfums subtils, des envolées d’essences délicates. Son corps, enveloppé dans ces baumes inconnus, se revigorait et se renforçait. Il suffisait d’être là, ouvert au monde, réceptif. Oublier d’être l’homme pour devenir le complice.
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